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Portrait du curé Labelle Les pages qui suivent vous présentent une vision globale de loeuvre du curé Labelle et un savoureux portrait de ce grand homme, tracé en 1890, par un journaliste Belge qui le rencontrait pour la première fois.Antoine Labelle fut curé de Saint-Jérôme pendant 22 ans, de 1868 jusquà sa mort, à lâge de 57 ans, survenue le 4 janvier 1891. On la surnommé "le roi du Nord, lapôtre de la colonisation", et il passe dans lhistoire comme un géant de légende. Doté dune stature imposante, mesurant six pieds et pesant trois cents livres, dun charisme incroyable, il noua des amitiés dans toutes les couches de la société, chez les colons, les notables, les hommes politiques, les intellectuels, les hommes daffaires, protestants, athées ou catholiques . Dune vitalité exceptionnelle, ce rassembleur dhommes demeura intègre et dévoué tout au long de sa vie poursuivant sans relâche un grand objectif: tailler, à même les territoires inoccupés, un domaine pour les Canadiens-Français, englobant les Laurentides au nord de Montréal, la vallée de lOutaouais et le nord-ouest jusquà Winnipeg. Arthur Buies, son contemporain et ami, décrit ainsi son rêve: "Mais "lapôtre du Nord" ne sarrêtait pas, dans sa pensée et dans ses entreprises à la génération actuelle, il embrassait notre avenir et voulait ouvrir à notre race, dans limmense territoire qui sétend de lest à louest, depuis la baie dHudson jusquaux montagnes Rocheuses, un domaine qui lui appartiendrait en propre et qui fut comme le rempart, lasile invulnérable de la nationalité franco-canadienne." Car, depuis le milieu du XIXe siècle, on assistait à un exode massif des Canadiens-Français vers les États-Unis. Les vieilles paroisses surpeuplées manquaient de ressource et, dans lespoir de trouver un emploi salarié, plusieurs se tournaient vers les villes qui, malheureusement encore trop peu industrialisées, ne pouvaient absorber ce trop plein de main-doeuvre. Lexil, vers les États-Unis, où les filatures de coton prospéraient, devenait une solution pour de nombreuses familles. Et cest ce qui finit par inquiéter lélite canadienne-française qui y vit un danger dextinction pour la nation et commença une lutte pour la survie: la Colonisation. Ce nétait pas quun engouement à tout prix pour lagriculture. Les colonisateurs sérieux, comme le curé Labelle où avant lui Augustin-Norbert Morin fondateur de Sainte-Adèle, ouvraient des terres à lagriculture mais leur projet sétendait au-delà de la culture de la terre; ils souhaitaient y greffer tous les moyens nécessaires afin que la communauté nouvellement installée puisse assurer avantageusement sa prospérité et sa vitalité. Pour la réalisation de son grand dessein, le curé Labelle devait devancer la progression rapide de la colonisation anglo-protestante et lutter contre la domination des compagnies de bois qui représentaient une barrière formidable à la colonisation car elles se faisaient concéder à titre de réserves forestières la plupart des terres disponibles à la colonisation dans les Hautes-Laurentides. Ce genre de colonisation représentait un travail de titan. Il sagissait non seulement dun projet agricole, mais bien dun projet national, dun projet de "Terre promise" qui regrouperait la nation franco-canadienne catholique sur un domaine qui lui assurerait expansion et prospérité. Louverture de routes et larrivée dun chemin de fer devenaient essentiels au développement des petites communautés. Ces voies de communication pour la circulation des biens et des personnes assureraient létablissement du commerce et de lindustrie. Le curé Labelle se fit
lardent promoteur de lidée dun chemin de fer vers le Nord dès 1869
mais il ne vit apparaître la première locomotive à Saint-Jérôme quen 1876, et
cela en partie à cause du besoin en bois de chauffage et de construction de grands
centres urbains comme Montréal et Québec. Il continua sans relâche à mener vers
laboutissement ce projet denvergure: " Je travaille à prolonger notre
voie ferrée jusquà Sainte-Agathe et même jusquà
Winnipeg."écrira-t-il en 1882. Les jeux dinfluence politique, la difficulté
à réunir les capitaux, les suspensions de travaux, firent que ce ne fut quaprès
la mort du curé Labelle survenue en 1891 que les villages de Sainte-Adèle (1891), de
Sainte-Agathe (1892) et de La Chute-aux-Iroquois (1893) verront arriver jusquà eux
ce train tant désiré; sans la ténacité et lénergie du "roi du Nord"
le projet ralentit. En 1904, Nominingue sera rejoint. Mont-Laurier recevra son premier
train en 1909; ce sera le bout de la ligne du "train du Nord". Si le chemin de fer représentait le moyen par excellence dapporter la
prospérité aux colons, le curé Labelle nen négligeait pas pour autant sa
paroisse qui connut, pendant les 22 années de son ministère, un développement
remarquable. Plus encore, il traversa locéan à deux reprises, en 1885 et en 1890,
afin de recruter en France et en Belgique des colons francophones, des investisseurs, des
hommes daffaires, des industriels intéressés à faire progresser son grand projet
de colonisation du Nord. Il occupa de mai 1888 à janvier 1891, soit pendant les dernières années de sa vie, le poste de sous-ministre au ministère de lAgriculture et de la Colonisation et cest au cours de ces mêmes années, en mai 1889, que le pape Léon XIII lui conféra le titre de protonotaire apostolique. Sa mort prématurée, suite à une hernie étranglée, laissa la petite ville de Saint-Jérôme en état de choc. Ses funérailles, sans précédent, ont remué la province et ont trouvé écho jusquen Europe. Depuis plus de cent ans, il repose dans la chapelle de son cimetière de Saint-Jérôme. --------------------------------------- Bien avant que lhistoire névalue son oeuvre, comment ses contemporains percevaient-ils le curé Labelle? Voici un extrait du Journal de Bruxelles, daté du 9 février 1890, dans lequel le journaliste Georges Kaiser nous trace un vivant portrait de notre Roi du Nord. "Sitôt arrivé à Québec, je prends une voiture et me fais conduire à lHôtel du Lion dOr, où mattend Mgr Labelle, que je suis infiniment désireux de voir. Depuis les quelques jours que je suis au Canada on men a beaucoup parlé déjà et ma curiosité est vivement éveillée. Mgr Labelle me reçoit dans une grande chambre qui lui sert à la fois de chambre à coucher, de salle de réception et de cabinet de travail. Immédiatement je reconnais que les portraits quon ma faits de lui nont rien dexagéré. Il est grand et fort, haut en couleur, dune rondeur et dune impétuosité dallure qui, tout dabord, séduisent. Dans la conversation, il procède par phrases courtes, heurtées, incisives, entrecoupées à chaque instant dun Bon! quil prononce dune voix retentissante et qui résonne en coup de gong, Ces Bon! marquent les points de repère. Cest un coin dexposition, un fragment de conversation qui est terminé, un côté de la question qui est évoqué. Et, tout aussitôt, Mgr Labelle dresse un autre décor, découpe en relief un nouvel argument. Il y a dans cette conversation
dapparence un peu décousue une logique admirable, et quand les éléments du
discours sont exposés et quen quelques phrases lorateur en a déterminé
lagencement et fait lassemblage, on demeure saisi de la vive lumière qui se
fait dans lesprit et de la puissance de démonstration que possède le curé
Labelle. Le débit est calme par instants et Mgr Labelle développe négligemment ses
idées en tirant sur sa courte pipe de lentes et copieuses bouffées. Puis, au heurt
dune objection, le causeur se lève. La voix senfle et devient tonitruante.
Les bouffées se succèdent courtes et pressées, le poing formidable sabat sur les
meubles, loeil sanime, la taille se redresse, cest un autre homme,
cest lapôtre. Et lon comprend lascendant et linfluence
considérable acquis par ce prêtre, à qui Dieu a mis pour le service de sa cause un
pareil foyer dans lâme et, dans le corps, une telle intensité de vigueur physique.
Ces élans brusques séteignent alors et se résolvent, quand le curé retombe
sur sa chaise, en un sourire inoubliable. Mgr Labelle na plus de dents et ce sourire
édenté serait dune effrayante expression sardonique sans la lueur des yeux bleus
qui brillent de bonté et qui rassurent. Peu de gens le connaissent bien. Des personnes bien élevées lui reprochent de trop fumer, de cracher trop abondamment et trop fréquemment, quau demeurant cest un homme trivial et sans valeur; ce sont ceux dont les regards meurent à fleur de peau et qui ne savent pas pénétrer leur homme. Il nest pas besoin dêtre très perspicace pour discerner la réelle élévation didées et la remarquable finesse de Mgr Labelle. *** -Ah! vous voilà enfin, sécria-t-il en me recevant. Soyez le bienvenu. M. le baron de Haulleville ma écrit votre arrivée. Jaime beaucoup M. de Haulleville, jai pour sa personne et son talent la plus grande estime. Bon! - Et vous venez voir le Canada. Vous avez raison, cest un beau pays, peu connu, plein de ressources. Ils croient avoir tout dit quand ils ont déclaré que cest un pays froid. Un pays où poussent les pommes, les poires, les tomates, les melons - le raisin,-tous les blés, est-ce un pays froid cela? Non, nest-ce pas? Cest un pays tempéré. Bon! Il ny a pas de meilleur pays pour les Belges. Tous ceux qui sont venus sont entièrement satisfaits. De bons agriculteurs, les Belges. Et des hommes de foi et de principes. Jaime beaucoup les Belges. Ils viendront donner des leçons à nos agriculteurs. Tout le monde en profitera. Eux les premiers! Bon! La terre est excellente -très riche- sur dimmenses surfaces. Vous comprenez, moi, jai été bien obligé de recommander avant tout la province de Québec. Elle est fort avantageuse, la province de Québec. Mais tout bien considéré, le Manitoba est peut-être meilleur pour les Belges. Au fond, cest ce que je leur conseillerais. Bon! Ce nest pas quil ny ait beaucoup à faire ici, pour lindustrie, par exemple. Il y aurait plusieurs industries à créer dans la province, mais nous manquons de capitaux. Je vous en reparlerai. Bon! Et pourquoi le Canada ne grandirait-il pas comme ont grandi les États-Unis? Quest-ce qui nous manque pour cela? notre pays vaut le leur. Limmigration y est malheureusement trop faible. Les familles canadiennes sont nombreuses, grâce à Dieu. Mais il faut 20 ans pour faire un homme, 20 ans plus des dépenses et des soins de toutes sortes. Lémigration vous amène des hommes tout faits qui ne vous ont rien coûté jusqualors, des hommes productifs, prêts au travail et désireux de travailler. Comment voulez-vous quun pays ne se développe pas dans ces conditions? Quun abondant courant démigration soit dirigé vers nous et vous verrez bientôt se développer le Canada. Bon! Notre race Franco-canadienne est solide
et courageuse. Une bonne race desprit bien français et sincèrement catholique, et
surtout profondément honnête! Elle se développera, nayez crainte, et nous
arriverons à maintenir et à augmenter en Amérique un peuple catholique et de langue
française. On peut tenter des efforts contraires. Il nous reste de la vigueur et,
sil le fallait, si, ce qui nest pas et ne sera pas, je lespère, mais ce
que voudraient quelques-uns, si une oppression était à craindre, on me verrait malgré
mon âge déployer le drapeau à la tête des nôtres. Mais je manime à
lidée dune chose improbable. Il est de lintérêt des Canadiens anglais
et des Canadiens français de rester unis. Et ils comprennent à merveille cet intérêt.
Bon! Dites donc aux vôtres de venir. Mais il faut quils soient prudents,
quau début ils écoutent les gens du pays. Ainsi, pour défricher, vos moyens
dEurope ne sont pas possibles ici. Jen ai vu qui sont arrivé de France et
qui, malgré nos conseils, ont essayé leur système de défrichement. Ils creusaient la
terre autour du pied, dégageaient les racines et abattaient larbre. Mais ce
système est ruineux -leur ai-je dit,- vous allez compromettre votre entreprise. Ah! ils
nont pas voulu nous écouter. Ils se sont cassé le nez. Et ils riaient de nous! Et ils trouvaient ridicules nos arbres coupés à hauteur
dhomme! Et nous étions des paresseux qui navons pas le courage de nous
baisser! Ils en sont revenus. Savez-vous comment il faut faire ici? Il faut laisser les
racines se pourrir dans le sol. Cela dure quelques années, mais on fait des terrains
superbes et cela ne coûte presque rien. Bon! Le grand avantage que trouveront les Belges au Canada est de rencontrer des prêtres de leur religion. La religion est vivace dans nos campagnes. Plantez un prêtre au milieu dun site, et vous verrez venir des colons qui se grouperont autour de lui, qui défricheront le sol, qui bâtiront une église et qui formeront une ville. Bon! Longtemps encore Mgr Labelle me parle ainsi, sautant dun sujet à lautre. Finalement il me dit: "Allons au ministère, je vous présenterai à mon ministre." Mgr Labelle est curé de la paroisse de Saint-Jérôme, mais lorsque monsieur Mercier, chef du gouvernement de la province de Québec, la appelé au ministère, il a obtenu de S. E. le cardinal Taschereau de pouvoir, dans le but de développer la colonisation au Canada, être député-ministre de lagriculture. Député-ministre au Canada, cest comme qui dirait secrétaire-général en Belgique. Et comme généralement les ministres travaillent là-bas infiniment moins quici, on voit linfluence prépondérante que doit avoir Mgr Labelle au gouvernement. Cette influence il la met tout entière au service de la cause de la colonisation, qui lui doit tant déjà. Je veux aujourdhui parler surtout de lhomme. Jaurai loccasion de revenir sur ses travaux. Dans un article publié récemment sous ce titre: "Le roi du Canada," le Figaro consacre à Mgr Labelle un article élogieux. Le roi du Canada! ce titre ne lui est guère contesté dans la province de Québec. *** Jaccompagne Mgr Labelle au ministère. Il est curieux de le voir, quelques livres sous le bras, la pipe à la bouche, sur la tête le petit chapeau haut-de-forme que portent la plupart des prêtres-canadiens, la soutane poudreuse sur laquelle resplendit une ceinture violette large dun pied, dévorer rapidement lespace qui sépare lHôtel du Lion dor des bâtiments officiels. Quelques brefs renseignements demandés à son secrétaire, et la signature sétale sur le document. Cette besogne terminée, il se retourne vers ses visiteurs et alors commence un exercice analogue à la fameuse dictée de César. Mgr Labelle entreprend successivement chaque personne. Il va vers elle, senquérant de lobjet de la visite et fait une première réponse. Puis cest une promenade de lun à lautre, réfutant les arguments, donnant des raisons, laissant aux gens le temps de réfléchir, les quittant, y revenant, menant quatre conversations de front avec une présence desprit, un à propos merveilleux. Après quelques instants de cette gymnastique
violente, le député ministre me conduit dans le bureau du chef du département de
lagriculture, me présente et me donne rendez-vous pour le soir. - Je pars à cinq
heures pour Montréal, me dit-il. Jy passerai la journée de demain samedi et
prendrai le soir le train pour Saint-Jérôme. Soyez à la station, je veux vous montrer
ma paroisse. ... *** Le soir jétais au rendez-vous. Mgr Labelle arriva au dernier moment. Le
wagon-fumoir était complètement occupé. Ah ça! fait mon illustre compagnon est-ce
quon ne pourrait pas fumer ici? - Allons voir plus loin. Et nous traversons
successivement tous les wagons pour échouer dans une voiture pleine douvriers - où
lon fumait. Eh! les amis, y a-t-il une place ici pour nous, sécria le curé. Tout le monde
se serra, Mgr Labelle alluma sa pipe, retroussa sa soutane et, arborant des mollets
extraordinairement musculeux sous des bas violets bien tirés, se livra contre sa
bouffarde à une lutte véhémente. Le curé Labelle nest point monseigneur depuis bien longtemps. Cest peu
après son arrivée ostensible aux affaires publiques que les services rendus à la cause
catholique par ce prêtre éminent amenèrent Sa Sainteté Léon XIII à lui conférer le
titre de protonotaire apostolique et à lui faire don de plusieurs ornements
ecclésiastiques. Ces dignités embarrassèrent fort celui qui en était lobjet. Des gens malintentionnés le desservirent auprès du cardinal Taschereau, qui, disait-on, navait point été consulté en cette occurrence. Le curé Labelle eut bien vite reconquis le cardinal. Écoutez, monseigneur, lui dit-il, je porte à présent les insignes violets, mais vous savez bien que je ny tiens guère. Ils me gêneront dans les entournures. Ils me rendront esclave de certaines conventions. Ils me forceront à mastreindre à des façons qui me déplaisent fort. Je ne pourrai plus me mouvoir par les rues, comme je lentends, faire ce qui me plaît, accoster les passants, parler haut des choses qui mintéressent, je vais être bien malheureux, en somme. Et puis cest à vous que je dois ma nomination. Lhistoire rapporte quici Son Éminence eut un vif mouvement de surprise. - Car enfin, - continua le curé Labelle, - si vous ne maviez pas permis dentrer au ministère, de mintroduire dans la vie officielle, je naurais jamais obtenu cette distinction. Vous voyez bien quen somme cest vous qui me lavez donnée. Le prélat sourit et fut désarmé. Mgr Labelle est en effet dune grande simplicité. Comme jentendais autour de lui les Canadiens lappeler les uns: Monsieur le curé, et les autres: Monseigneur, je lui demandai la raison de ces différences. - Mon enfant, me répondit-il, ceux qui maiment bien et me connaissent mappellent toujours: Monsieur le curé. Je préfère cela. Le Saint-Père a bien voulu me créer monseigneur; je lui en suis profondément reconnaissant, mais pour mes bons Canadiens je suis le curé Labelle. Puis, comment voulez-vous que je fume ma bonne pipe quand on mappelle Monseigneur? Si je disais tout ce que je pense - et pourquoi ne le dirai-je pas? - Il y a peut-être autant de coquetterie, voire de diplomatie que de modestie dans linsistance que met Mgr Labelle à refuser son titre. Il a dailleurs bien raison. Il gagne à cette attitude une sympathique popularité. Et cette popularité est si profitable à la cause du bien quil commettrait, en la négligeant, un gros péché. *** Jai dit Mgr Labelle est fonctionnaire du gouvernement du Québec. Ce que je nai pas dit, cest quil est fonctionnaire sous un ministère libéral! - vous avez bien lu sous un ministère libéral! Jajoute bien vite que le mot libéral a
conservé au Canada quelques-unes de ses propriétés originaires et quil na
point, comme le plus souvent en Belgique, une signification exactement contraire à sa
signification étymologique. Cest, en effet, monsieur Mercier, chef du cabinet
libéral, qui a proposé ce fameux bill de restitution des biens des Jésuites dont on a
tant parlé récemment. Cest lui encore qui a donné satisfaction à Mgr Labelle
pour la réalisation de ses idées colonisatrices. Cest lui, enfin, qui la
appelé au ministère de lagriculture, où il lui a donné carte blanche. Néanmoins,
en général, les conservateurs canadiens sont plus près de nos catholiques que les
libéraux. Pour beaucoup monsieur Mercier agit en tacticien habile plutôt quen
homme convaincu. Il exploite lindéniable et formidable puissance du clergé dans la
province de Québec et lon en veut à Mgr Labelle en certains cercles ultramontés
- le mot est de lui - de collaborer au ministère Mercier. Jentendais un étourneau lui en faire le reproche. Eh! sécria Mgr Labelle,
monsieur Mercier ma promis et déjà donné en partie ce que jai, en vain,
demandé aux conservateurs, avec tant dinsistance, pendant si longtemps. Vois-tu,
mon garçon, les questions ne sont pas si simples à résoudre quelles en ont
lair parfois. Il faut les examiner sous toutes leurs faces, voir toutes les raisons.
Il y en a qui voit une raison, dautres en voient cinq, dautres dix,
quelques-uns vingt ou trente. Et ceux qui nen voient que cinq croient presque
toujours être bien plus malins que ceux qui en voient trente. *** Mgr Labelle est la générosité fait homme. On ma conté ce fait: un protestant qui avait pour lui la plus haute vénération, le voyant courir en soutane usée jusquà la corde, lui fit don un jour de 100fr. (20 piast.) afin quil sachetât une soutane neuve. Comme il savait que tous les revenus du curé disparaissaient en bonnes oeuvres et que plus dune fois largent réservé pour la soutane avait servi à vêtir les pauvres, il indiqua expressément que les 100 francs quil donnait ne pouvaient être détournés de leur destination. Le curé le remercia, mais sitôt sorti de la maison il rencontra une pauvre femme qui crie famine, alléguant le nombre de ses enfants et la difficulté quelle éprouvait à les nourrir. - Et votre mari? demanda Mgr Labelle? - Il ne travaille pas. - Dites-lui de ma part que cest un fainéant. Et tenez, ma brave femme, voici vingt piastre. Cela vous suffira pour quelques jours. Le généreux donateur ayant appris le fait ne démordit pas de son idée doffrir une soutane au curé Labelle. Il la lui offrit...mais en drap et entièrement confectionnée. *** Le lendemain de cette journée passée à Québec, à 9 heures du soir Mgr Labelle, deux invités montréalais et moi arrivions à Saint-Jérôme. Saint-Jérôme, une ville de six milles habitants, est le point terminus dune ligne construite par la compagnie du Canadian Pacific sur les instances prolongées du hardi colonisateur qui fait lobjet de cette chronique. Bientôt, nous affirme-t-on, cette ligne traversant complètement les cantons du nord de la province de Québec sera prolongée jusquau lac Témiscamingue. À la gare une voiture nous attend, qui nous transporte en un clin doeil au presbytère, un presbytère énorme qui nest point trop grand pour les nombreux amis quhéberge le curé Labelle. Comme on le pense bien, le curé nest pas souvent à la cure, ses fonctions le retenant toute la semaine à Québec. Deux vicaires le suppléent. Aussi est-ce une joie quand il revient. Durant toute la soirée, cest un défilé de gens du pays qui viennent faire un brin de causette, et le dimanche soir, une fanfare, dont les membres sont recrutés parmi les jeunes gens de la localité, régale de ses airs les plus entraînants les invités du curé réunis sur la terrasse du presbytère. Cest plaisir de voir cette simple et
cordiale réception. Dès lentrée on se sent en pays hospitalier. Au milieu de la
première pièce un crachoir dun mètre carré pour le moins et tout rempli de
cendres révèle les réunions nombreuses de fumeurs. Dans la salle à manger une table
est mise comme pour un pensionnat. Cette table est largement ouverte au passant. Pendant
le souper un prêtre pénètre dans la salle. - Cest monsieur le vicaire de
X...fait un des assistants de Mgr Labelle. - Soyez le bienvenu, monsieur. Veuillez vous asseoir et partager notre repas. Ce fut
tout. Vers la fin du souper notre hôte qui sest éclipsé pendant quelques minutes,
reparaît le visage épanoui. - Voulez-vous voir Madame Labelle? nous dit-il? Les convives sempressent; je le suis dans une petite chambre où se recroqueville
dans un fauteuil à roulettes une dame, toute petite et très âgée mais dont la
physionomie est très mobile et les yeux extrêmement vifs. Cest la mère de Mgr
Labelle; elle a 82 ans. Mme Labelle est charmée de recevoir des visiteurs. Elle reconnaît ses vieux amis et
senquiert de la santé de chacun. -Et la vôtre, madame Labelle? -Mais elle est bonne, Dieu en soit loué, et je ne souffre guère que dêtre si
souvent séparée de mon petit garçon. Le petit garçon est derrière moi cest Mgr Labelle, qui, les yeux humides et
rayonnants de tendresse contemple sa vieille mère. Et il y a un tel effet de contraste
entre cet homme puissamment vigoureux et cette vieille dame fluette, clouée en son
fauteuil, dont le regard voit encore son enfant tout faiblot, en besoin de protection,
mais dont la raison suit pourtant le chemin parcouru et les victoires remportées, il y a
là dans ce doux appel "mon petit garçon" donné à ce prêtre revêtu de
hautes dignités et dans le sourire qui laccompagne un tel orgueil chrétien, une
telle fierté et une telle tendresse mêlées, que les yeux se mouillent et quon
pleure. *** Vers onze heures jétais paisiblement couché en une chambre-dortoir, comme il y en a plusieurs au presbytère et où trois lits étaient préparés, et javais baissé mes paupières déjà quand le bruit de la porte qui souvrit me les fit relever: une ombre noire pénétra dans la chambre. - Qui va là? mécriai-je. - Dormez en paix, mon fils, me répondit lombre. Je ne suis pas bien vite ému, heureusement. Je dis merci, je refermai les yeux et mendormis. Le lendemain je vis au déjeuner un jeune prêtre qui me regarda en riant: -Je vous ai un peu effrayé, nest-ce pas, cette nuit? - Ah! cétait vous! Cétait un prêtre en voyage qui était venu loger à lauberge de Mgr Labelle. - Hé! monsieur le Belge, voulez-vous goûter à mon vin? me cria monseigneur. Il était sept heures du matin. Mais jai lestomac accommodant. Comment donc! Et je fis un vide considérable dans les entrailles dun perroquet en verre bleu qui sert de carafon à la cure et dans les oeuvres vives dun jambon exquis. *** Vers 9 heures on sonne la grandmesse. Je vais prendre place dans le banc du curé. Léglise de Saint-Jérôme est trop petite. Cest léglise primitive que lon a conservée malgré les développements rapides de la localité. Mais quelle foi, quelle piété recueillie! Comme on se sent là parmi des croyants! Soudain le tocsin annonce un incendie. Mgr Labelle apparaît aussitôt dans le choeur - le service divin était célébré par un des vicaires - et dit simplement: - Mes amis, le feu a pris dans le bois voisin. Le danger nest pas grand. Mais que les hommes aillent voir. Quant à nous, nous allons continuer la grandmesse en messe basse. Le bon Dieu ne sen froissera pas. Les hommes courent au feu qui est bientôt éteint, et la messe sachèvera en paix. *** Mon enfant, je vais vous montrer un coin de mon pays, me dit après la grandmesse, Mgr Labelle. Aussitôt il donne lordre datteler peu dinstants après nous étions emportés sur la route poudreuse au grand trot de deux chevaux merveilleusement vifs, offerts par les habitants de Saint-Jérôme à leur pasteur. Chemin faisant nous devisons. Il y a quelques années, me dit-il, Saint-Jérôme ne comptait que quelques pauvres maisons! Voyez aujourdhui. Voici une fabrique de meubles, voici une scierie, voici la papeterie de monsieur Roland, extrêmement importante, et nous faisons le tour de la papeterie, très importante en effet. Mgr Labelle aurait voulu me la montrer en marche la veille, mais la paresse dun de ses invités nous avait retenus au presbytère. Je vais vous montrer mon nouveau cimetière, reprit mon conducteur. Les chevaux, vivement enlevés, nous y conduisent bientôt. Cest un cimetière superbe et très étendu. Les battants de la porte sont allégoriquement taillés en forme de harpes. De petits monuments fort artistiquement sculptés y représentent le chemin de la croix. Il sy trouve une représentation du Calvaire et une chapelle où on dit la messe. Au retour le curé arrête ses chevaux devant la porte dun immense jardin. - Voilà nos vignobles, dit-il. - Ils sont très étendus, à ce quil me paraît. - Très étendus. Et voyez-vous encore des grappes sur les vignes? Cest parfait, je vais en demander. - Quelques-unes. Quelques instants après Mgr Labelle rentre dans la voiture quil faillit faire verser en sy hissant et moffre plusieurs grappes dun raisin vraiment bon. - Vous ai-je dit que je fabriquais du vin? Vous en goûterai. Jen ai goûté. Il est fort passable. Jajoute que la cure en possède de meilleur. *** Laprès-midi nous allons visiter un grand hôpital que Mgr Labelle a fait bâtir et nous faisons une longue promenade. Mon hôte rêve pour Saint-Jérôme et le pays environnant un brillant avenir industriel. Il me parle des pouvoirs deau merveilleux qui existent dans cette région, des minerais de fer dont il me donne un superbe échantillon, de chemin de fer qui existe et des chances de réussite de toute sorte que présente le pays pour les usiniers. La journée sachève des plus joyeusement; le lendemain matin je quitte Saint-Jérôme avec limpression dy avoir passé une des meilleures journées de mon voyage." par Ghislaine Demers Flibotte |
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